WTC REFLEXIONS
LA NEUTRALITE EST MORTE

La neutralité, c'est comme une armoire. Carrée et si profonde. Dans chaque circonstance, on y trouvait de quoi répondre, un rapport, un discours, une circonvolution. Un bloc contre un bloc, un pays contre un pays ? Pas pour nous, répondaient les pères de la Nation, la main sur la trousse d'infirmière ou sur le loquet d'une porte d'hôtel où les belligérants viendraient bien un jour faire la paix.

Aujourd'hui, elle occupe encore l'esprit de lugubres diplomates, capables de vous entretenir des heures durant de la différence entre neutralité juridique, économique et politique. Elle meuble toujours le programme de la " droite vraiment suisse ", comme l'appelle Blocher. Parce qu'elle a préservé les Suisses de la guerre, elle nous dispensera de celles qui viendront. Mais, désormais, ce voile de pudeur, cette lâcheté courageuse n'est plus supportable.

D'ailleurs, les Suisses ne s'y sont pas trompés. Depuis cinq jours, ils expriment de toutes sortes de manières leur compassion à l'égard du peuple américain et admettent qu'ils tremblent pour eux-mêmes. Sur cette solidarité nouvelle et sans précédent depuis les événements de Hongrie en 1956, il y a comme l'aube d'une nouvelle Suisse : un siècle et demi de neutralité s'en va quand apparaissent les nouvelles figures de la guerre. Celle qui mettra aux prises des puissances fragiles à un ennemi civil et invisible. La Suisse peut bien se cacher au fond de son armoire. On viendra l'y chercher.

Michel Zendali, Le Matin 16.09.01



LE SILENCE MIEUX QUE L'IMAGE

Pendant trois minutes, vendredi, la vie s'est interrompue. Pères, mères, enfants, tous ont voulu rendre un hommage aux victimes. Ces minutes de silence, chacun, en fait, devait en avoir besoin : c'était enfin "faire un deuil" et ressentir dans l'immobilité de son corps une réelle et pesante affliction. Celle que les images du crash transmises en boucle nous avaient interdite jusqu'alors.

Au lendemain du drame, les images télé n'avaient guère changé : un avion, deux avions qui s'encastrent dans les Twins Towers, des flammes puis encore des flammes. C'était épouvantable, mais c'était surtout incroyable, impensable, "impossible". Aucun cri ne venait crever ce glacis d'irréalité, nous étions face à la mort qui entrait dans chaque foyer, mais la mort n'était pas là. Bien sûr, les télévisions ont expliqué le drame en direct, l'ont pesé, condensant l'émotion et la raison avec les mots. Mais, dans le fond du plateau, de façon lancinante, les mêmes avions revenaient sans cesse frapper les mêmes tours, le feu jaillissait à nouveau puis les tours s'effondraient. Répétées, les images ont alors perdu encore un peu plus de leur maigre réalité : c'était un jeu morbide, une valse hypnotique qu'il fallait oublier d'un grand "off".

Que s'était-il passé ? Après les premiers témoignages, on s'est souvenu que la télévision était d'abord un "écran". On s'est ensuite rappelé que les images n'étaient jamais toute la réalité. Puis, surpris, on a peut-être compris que trois minutes de silence pouvaient valoir vingt-quatre heures de direct.

Blaise Willy, Le Matin 16.09.01



BABYLONE, ROME,
NEW YORK : UNE NOUVELLE APOCALYPSE ?

"Cette statue avait la tête d'or fin, la poitrine et les bras d'argent, le ventre et les cuisses de bronze, les jambes de fer, les pieds en partie de fer, en partie d'argile. Tu regardais, lorsqu'une pierre se détacha sans l'aide d'une main : elle frappa la statue sur ses pieds de fer et d'argile et elle les pulvérisa."

Ce texte a été écrit il y a plus de 2000 ans par des juifs qui avaient été humiliés : Jérusalem mise à sac, leur temple rasé, leurs élites déportées, il ne leur restait plus qu'à attendre du ciel la chute de Babylone, qui se croyait invincible. (Daniel 2, 32-34)

"La vigilance consiste à ne pas suivre les discours d'appel aux représailles…"

"Malheur ! Malheur ! La grande cité, vêtue de lin, de pourpre et d'écarlate, étincelante d'or, de pierres précieuses et de perles, il a suffi d'une heure pour dévaster tant de richesse."

A la fin du premier siècle de notre ère, ce texte de l'Apocalypse de Jean (18,16) a été écrit par des chrétiens victimes de persécution et, dans un langage codé, désigne Rome, la toute-puissante.

Ces deux textes portent l'empreinte de la conception apocalyptique : selon cette vision pessimiste, l'histoire court à sa perte dans l'attente d'un salut à venir du ciel : un nouveau monde remplacera ce monde caduc, dont les puissants ne sont pas éternels : même Babylone s'écroulera ! Même Rome sera dévastée !

A plusieurs reprises dans l'histoire et en particulier dans les périodes troublées, les textes d'apocalypse sont relus et interprétés au premier degré pour déchiffrer des événements contemporains. Aujourd'hui, les coïncidences sont tellement frappantes que beaucoup seront tentés d'y lire la prédiction des terribles événements qui frappent l'Amérique et toute notre civilisation au cœur, comme si l'histoire était écrite par avance et qu'il faille accepter avec fatalisme les catastrophes les plus abominables et les actes les plus impardonnables.

La conception apocalyptique a pu produire les pires dérapages quand elle n'était pas recentrée sur l'essentiel : toute catastrophe est l'occasion de changer nos regards, nos mentalités, nos manières de vivre et nos choix de société. Jésus de Nazareth, qui a utilisé le langage de l'apocalypse et qui a partagé avec ses contemporains les angoisses et les espoirs d'un monde nouveau à naître dans les convulsions d'un monde courant à sa perte, ne s'est laissé prendre ni dans la fascination panique de la fin du monde ("quand vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres, ne vous alarmez pas, il faut que cela arrive" ) ni dans la tentation d'utiliser la terreur pour séduire les hommes ("des faux prophètes surgiront en foule et égareront beaucoup d'hommes"). Il a simplement appelé ses contemporains à la vigilance.

La vigilance consiste à ne pas suivre les discours d'appel aux représailles : ce qui est arrivé est terrible, ce qui va suivre risque d'être plus terrible encore, si l'on embouche les trompettes de je ne sais quelle guerre sainte. Prétendre que la catastrophe donne l'autorisation de combattre le mal au nom du "Bien" fait régresser dans les pires schémas manichéens et les horreurs des punitions collectives. Le monde n'est pas un western où bons et méchants sont clairement distingués, le méchant étant de préférence l'autre !

La catastrophe de New York ne saurait être comprise comme Pearl Harbour, qui appelle vengeance et conduit irrémédiablement à Hiroshima. Elle est un nouvel Hiroshima qui crie : plus jamais cela ! Le comble de l'horreur a été atteint, il faut à tout prix remettre en question nos manières de dépecer le monde.

Ce temps de Jeûne fédéral offre une triple occasion :
  • partager la peine de ceux qui soufrent par l'éclair du ciel américain comme dans le quotidien de situations devenues inhumaines à Gaza, à Johannesburg, à Port-au-Prince, à Kaboul ou dans les régions oubliés du monde ;
  • combattre tous les discours qui prétendent fonder et justifier la violence par la religion ;
  • réfléchir sur nos précarités et remettre en question l'échelle de nos valeurs et de nos habitudes.

    Claude Schwab Claude Schwab, pasteur,
    24 Heures 15.09.01

  • RELIGIEUX CONTRE RELIGIONS

    "Laisser les femmes travailler, c'est le premier pas vers la prostitution !" Des sentences comme celles-là, mollah Omar, le guide spirituel des taliban, en a des milliers en réserve. Il est d'ailleurs la parfaite incarnation des nuisances que certains religieux infligent à leur propre religion. Mais le chrétien "W" Bush est-il pour autant plus fréquentable, théologiquement parlant ?

    Parler des forces du bien et du mal, citer la Bible dans ses discours officiels, voilà qui est sans doute honorable. Arrêter de boire et croire en la Rédemption après une rencontre avec le pasteur Billy Graham ? A la bonne heure ! Mais, derrière les mots, les actes privés, il y a l'action politique et religieuse du président américain. Ce méthodiste fervent n'a-t-il pas bénéficié du soutien de Pat Robertson, le révérend qui défère les croisés les plus extrémistes du pays ? N'a-t-il pas eu les yeux de Chimène pour l'université ultra-conservatrice Bob-Jones de Caroline du Sud ? N'a-t-il pas dit qu'il ne croyait pas à l'action publique contre la pauvreté ? N'a-t-il pas nommé un ministre de la Justice, John Ashcroft, qui commence sa journée en dispensant à ses subalternes un cours d'exégèse biblique ? Ne doute-t-il pas au fond de lui de la nécessité de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ? Eh oui ! Mollah Omar et "W" Bush ont bel et bien en commun un fondamentalisme religieux dangereux, car basé sur la conquête du pouvoir politique.

    Jean-François Fournier, Le Matin 16.09.01



    L'ECONOMIE "MODELE" SE LEZARDE

    Au fil des jours qui suivent depuis les attentats de New York et de Washington, on prend conscience de l'impact de la catastrophe. Non pas sur le plan humain et matériel, car le monde a tout de suite saisi l'ampleur de cette tragédie. Mais désormais, il faut en craindre aussi les retombées économique. En dehors des bâtiments visés, de très nombreuses entreprises sont touchées directement par la paralysie provoquée par les attaques terroristes.

    La Suisse elle-même, qui compte ses morts, risque d'en être la victime. L'une de ses compagnies phare, qui représente d'une certaine façon un symbole aussi grand dans notre pays que ne l'était le World Trade Center pour les Etats-Unis est menacée d'écroulement. Swissair, dont certains experts annonçaient déjà la fin avant cet historique mardi noir, est directement touchée. Ce nouveau coup du sort pourrait lui être fatal.

    Mais, la menace d'une chute de confiance se précise partout dans le monde, surtout en cas de riposte militaire des Américains et de leurs alliés. Elle pourrait saborder toute idée de relance du moteur conjoncturel. Un ralentissement généralisé à tous les secteurs risque ainsi de nous précipiter dans une nouvelle crise. Ceci, alors qu'on a l'impression d'être sorti il n'y a pas longtemps du long tunnel des années 1990.

    Et pourtant : que n'a-t-on pas dit à l'aube de l'an 2000 sur cette économie mondiale en plein renouveau, globalisée pour le meilleur, sous la férule d'une Amérique triomphante. Le "modèle" considéré alors par beaucoup comme la quintessence en la matière, devait nous assurer la croissance encore durant de longues années. L'empire administré par Bush, actionné par sa seule puissance économique, n'avait pas besoin de se préoccuper de géopolitique. Malheureusement, celle-ci est en train de se retourner contre lui.

    Jean-Marc Corset, 24 Heures 15.09.01



    NECESSAIRE CONCERTATION

    Le terrorisme concerne la planète entière. Seule une concertation internationale permettra de définir une stratégie pour l'éradiquer.

    Il en vas de même pour la protection de l'environnement ou pour la lutte contre le racisme. Appelés à relever ces deux derniers défis planétaires, les Etats-Unis ne se sont pas montrés solidaires. A Bonn en juillet, à Durban en août, le gouvernement Bush a préféré jouer cavalier seul.

    Aujourd'hui, la crainte est grande de voir Washington refuser une nouvelle fois un débat dont les enjeux dépassent de loin la défense du territoire américain. En se lançant dans une guerre décidée unilatéralement, les Etats-Unis feraient preuve d'irresponsabilité.

    Aussi légitime soit-elle, la riposte ne devrait pas s'inscrire dans l'urgence. Elle exige au moins une identification précise des cibles.

    Certes, le peuple américain réclame justice. Mais aussi blessé soit-il, il est assez intelligent pour comprendre qu'on ne lutte pas contre le terrorisme à coup de missiles sur l'un des pays les plus pauvres du monde. Il faut chercher les racines du mal, ses causes. Il faut démonter ses mécanismes de financement.

    Dans un jour comme aujourd'hui, les Américains sont en droit d'attendre du sang-froid de leur gouvernement.

    Or, seul Colon Powell donne l'impression d'avoir réalisé ce que signifierait une guerre pour les Etats-Unis. Le secrétaire d'Etat a parlé d'un conflit à long terme et sur plusieurs fronts. Il n'y aura pas une seule contre-attaque.

    Georges W. Bush évoque quand à lui un affrontement entre deux blocs. En parlant ainsi, il se range du côté de la partie la plus désemparée de l'opinion publique. Celle qui ignorait jusqu'à hier le nom de l'Afghanistan.

    Pour la rassurer, le président paraît sur le point de faire décoller ses bombardiers à l'aveuglette. Le combat est perdu d'avance.

    Nicolas Verdan, 24 Heures 15.09.01



    UN CADEAU TRES TRES GENEREUX

    Plusieurs centaines de banquiers suisses ont applaudi, hier à Lugano, lorsque Georg Krayer, le président de leur association, a annoncé un don de 500'000 dollars aux familles des victimes des attentas aux Etats-Unis. De sont côté, l'UBS a sauté sur l'occasion pour révéler qu'elle donnera 5 millions de dollars, tandis que le Crédit Suisse Group versera 2,5 millions. En tout 8, oui 8 millions de dollars.

    Un cadeau vraiment très très généreux. Trop pour être désintéressé ? On sait que les banquiers suisses ne sont pas en odeur de sainteté aux Etats-Unis et à New York en particulier. Sans doute tentent-ils de reconquérir une partie de la sympathie des Américains après l'affaire des fonds en déshérence qui leur a coûté très cher en terme d'image. Mais est-ce vraiment l'acte le plus adapté à la situation en ce moment ? On sait que le Gouvernement américain a déjà débloqué les milliards de dollars nécessaires pour venir en aide aux familles des victimes. Comment comprendra-t-on un tel geste dans d'autres régions de la planète où des catastrophes d'une dimension tout aussi terrible se sont produites des dernières années ?

    Qu'elles soient le fait des éléments naturels ou de la folie des hommes, peu importe. Citons seulement le tremblement de terre qui a ravagé l'Inde récemment et qui a fait des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de sans-abri. On ne se souvient pas, alors, d'un geste aussi spectaculaire de la part des banquiers suisses.

    Jean-Marc Corset, 24 Heures 15.09.01

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